Aux dérives du volontourisme

par Benjamin MALATERRE, ID-Tourism

Le volontourisme, segment du tourisme responsable (ou durable), représente le concept d’être acteur de ses vacances plutôt que consommateur par la prise d’initiatives, la prise de responsabilité, en mettant son temps libre au bénéfice d’un projet. Au départ, les missions (bénévoles) furent proposées par des associations mais deviennent aujourd’hui de plus en plus l’apanage de sociétés commerciales et notamment des tours opérateurs. Les missions ou activités du volontourisme sont variées, avec des chantiers de jeune bénévoles, des séjours linguistiques, ou d’écovolontariat. En devenant volontouriste, les participants offrent leurs compétences, leurs disponibilités, leur motivation à un projet dont les bénéfices s’adresse à la communauté locale. Dans le discours officiel, Les coûts de participation varient en fonction de la nature du projet, en relation le plus souvent avec l’hébergement, l’encadrement, la formation.

 A l’origine, les actions de volontariat n’étaient organisées que par des ONG, mais voyant l’engouement croissant de cette pratique, les tours opérateurs, réceptifs et prestataires du tourisme ont décidé de d’encadrer cette pratique ; Entre 2005 et 2008, le marché du volontourisme  enregistre une croissance d’environ 10%  pour un chiffre d’affaire global de 150 millions de dollars (1).

Ce chiffre, traduit le fait qu’un  nombre croissant de tour- opérateurs (TO) développent des produits du volontourisme avec une variété de destinations de plus en plus conséquentes et des produits très ciblés. Afrique, Asie et Amérique latine sont devenus les destinations principales du volontourisme, avec des séjours moyens de 1 à 2 semaines, sur des thèmes généralement autour de l’éducation des jeunes enfants, de la santé,  et de la construction.

Pour ce faire, les TO travaillent avec des organisations partenaires locales (souvent des ONG) et des représentants communautaires locaux, afin de voir quels sont les besoins en termes de développement de la localité, et les moyens nécessaires pour organiser et sécuriser le séjour du « volontouriste ». Le but étant d’offrir aux touristes une immersion dans un pays en voie en développement, de participer à des projets de développement, en lui assurant un encadrement minimal durant son séjour.

Néanmoins, de plus en plus d’articles et reportages dénoncent aujourd’hui les pratiques et mécanismes du volontourisme,  qui s’avère être un des segments du marché du tourisme le plus controversé.

Le volontourisme : quelles critiques majeures ?

En premier lieu, la critique la plus mise en avant par les divers professionnels du tourisme responsable et universitaires concerne la motivation du touriste, qui n’est plus essentiellement basée sur le volontariat. Dans ce cadre, la priorité des organisateurs de ces voyages qui est la satisfaction du client, dénature la pratique du volontariat et fait du bien-être de la communauté locale, un objectif de second plan.

Ensuite, puisque le volontourisme fait partie du marché touristique global, il est sensible à son phénomène cyclique. De ce fait, les régions qui aujourd’hui sont à la mode ne le seront peut-être plus demain ; les experts craignent que la forte concentration de volontaires dans ces régions créée une dépendance vis-à-vis des populations locales, n’actant pas le développement des populations locales.

De plus, il s’avère bien souvent que les  volontouristes sont aménés à effectuer des tâches minimes, sur des séjours très courts (environ deux semaines), et surtout, en total décalage avec les compétences réelles du touriste. Par exemple, il n’est pas rare dans les voyages de volontourisme que des personnes se retrouvent à donner un cours d’anglais ou de français à une classe, en n’ayant aucune expérience en tant qu’instituteur.

Ainsi, il s’avère que les tâches confiées aux touristes relèvent d’actions cosmétiques ne venant pas en aide aux populations locales mais sont des produits touristiques, faisant partie du voyage. Enfin, puisque les séjours de volontourisme sont d’une moyenne de deux semaines, il est difficile d’imaginer que le volontaire-touriste ait réellement le temps de comprendre les problématiques de son terrain et de se faire accepter comme partie prenante réelle du développement local.

De par l’ensemble de ces facteurs, et voyant ce phénomène se démocratiser, des associations de volontariat critiquent de plus en plus ouvertement le volontourisme et les tour-opérateurs qui vendent ce type de voyage. Par exemple, Le service de volontaire international Belge (SVI) (2), qui est l’une des associations de volontariat les plus connues en Europe, dénonce aujourd’hui, de manière plutôt virulente les sociétés commerciales qui « reprennent le concept humanitaire pour transformer en une marchandise lucrative ». De même, Les ONG présentes depuis longtemps sur ce que sont devenus aujourd’hui des sites de volontourisme, comparent de plus en plus cette pratique à du tourisme de voyeurisme, dans lequel la pauvreté est devenue une attraction touristique, avec des rencontres avec la population locale programmées voire théâtralisées.

Dans ce contexte, les dérives du volontourisme actuelles dépassent aujourd’hui le seul  volet économique. En effet, ce sont les impacts sociaux sur la population et principalement sur les enfants qui sont aujourd’hui pointés du doigt. A ce niveau, l’exemple le plus concret est celui des orphelinats au Cambodge, en Asie du sud-est (3). Au lendemain des années 90, ce pays connu une recrudescence du nombre d’enfants laissés dans les orphelinats par leurs parents, pensant que ces orphelinats dans lesquels les volontouristes viennent apportés « leur aide », offrira à leurs enfants un standard de vie  et une éducation scolaire que ces familles ne peuvent s’offrir. Dès lors, le volontouriste, débordant de bonne intention, ne se rend pas compte qu’il participe, en vérité à l’augmentation du nombre d’enfants abandonnés.

Dans le cas du Cambodge, les associations de protection de l’enfance ont vu sur un panel de 10 000 enfants, que 70 % des « orphelins » ont en réalité au moins un de leurs parents vivant quelque part dans le pays. Et il s’avère que la plupart des enfants ayant séjournés dans ces orphelinats ne s’en sorte pas mieux une fois en dehors de l’établissement. Pire encore, les associations de protection de l’enfance dénoncent des mauvais traitements dans ces orphelinats avec pour conséquence un grand nombre d’enfants ayant des maladies mentales ou troubles psychiques importants.

Au final, le volontourisme générateur de  revenus conséquents car devenu un réel segment lucratif du marché touristique n’apparait pas vraiment être aujourd’hui un facteur de développement local. De même l’absence totale de toutes règlementations ou certifications, encadrant le secteur, en fait aujourd’hui une véritable aubaine pour les voyagistes et pas encore pour les populations hôtes.

Quelles recommandations pour l’action ?

Malgré les critiques et dérives réelles du volontourisme, il est de plus en plus reconnu que le tourisme peut contribuer à la réduction de la  pauvreté dans des pays les moins développés. En effet, de nombreux sous segment du marché du tourisme responsable (écotourisme, tourisme solidaire, tourisme communautaire, etc.) permettent aujourd’hui aux populations locales de récolter les fruits (en termes de retombées économique) de l’activité touristique.

De même, dans un contexte de crise économique mondiale et persistante, entachant durablement les aides aux pays du Sud, le volontourisme peut être un réel levier de développement car démocratisant une pratique (le volontariat auprès des ONG), souvent peut accessible à « monsieur tout le monde ». Ainsi, si le volontourisme était mieux planifié et encadré, il pourrait être un réel facteur de développement, entraînant des retombées économiques et sociales positives pour les populations locales.

Dans ce cadre, de nombreuses améliorations peuvent être faites afin d’ancrer le volontourisme de manière responsable dans les pays du Sud :

  • Acter pour une  maximisation  de retombées économiques potentielles du tourisme de volontariat, par le biais de labels et de certifications (inexistant dans le secteur du volontourisme) attestant que le tour opérateur réponde aux objectifs de l’activité du volontariat. Pour ce faire, des audits d’experts extérieurs aux structures viendraient pour vérifier quel est le taux d’affiliation des revenus générés par le tour operateur est reversé dans des projets de développement locaux.

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  • Comme nous l’avons démontré tout au long de l’article, la seule amélioration des retombées économiques ne suffisent pas. En effet, la pratique du volontourisme, agissant en tant que réel secteur économique, entraine des effets pervers (avec notamment l’abandon des enfants dans les orphelinats, concernant le cas du Cambodge). Ainsi une expertise sociologiques et anthropologiques dans le but de comprendre l’ensemble des impacts du volontourisme sur les populations est selon nous nécessaire, et devrait être la base de l’ensemble de la réflexion afin d’en minimiser les externalités négatives sur la société.

 

  • Une adaptation du séjour au savoir-faire du volontaire. Du fait de la courte durée du séjour des voyages de volontourisme, les voyagistes doivent mieux adapter les séjours avec le profil du voyageur et avec leur savoir-faire. De même, Il serait donc intéressant de relier le travail des volontouristes avec la politique de développement régionale de la localité, avec par exemple une plate-forme d’information pour les volontouristes sur place, expliquant le contexte du pays, de la localité et des besoins de la population ;

 

  • Mieux relier le TO avec son environnement humain et les parties prenantes du territoire. Dans ce cadre, il serait intéressant d’accentuer le travail de coopération avec les associations locales et le TO par le biais de projet de développement et d’objectifs communs, en matière de retombées économique bien sûr, mais aussi de de développement humain dans des champs très ciblés tel que l’amélioration du taux d’alphabétisation d’une localité, par exemple. Plus encore, et ce toujours dans une volonté de mieux encadrer la pratique du volontourisme ; il serait intéressant que la planification des produits du volontourisme, soit encadrer au niveau étatique. En sommes, que les états des pays du sud (qui sont les récepteurs principaux des volontouristes) légifèrent sur la pratique du volontourisme afin d’en éviter les dérives actuelles évidentes.

 

  • Enfin, travailler sur le produit touristique en lui-même, et en cela faire du volontourisme, un véritable voyage de la découverte de sois basé sur une expérience client unique et en cela opter pour un positionnement marketing du produit volontourisme mieux identifié sur le marché du tourisme alternatif. Par exemple, afin de rendre la plus effective possible la venue du touriste dans le pays, il serait intéressant d’inclure dans la prestation, de véritables formations et/ou guide sur place pour l’aider dans sa tâche de volontaire.

(1) Jenny Morgan, Programme Officer, “VOLUNTEER TOURISM: WHAT ARE THE BENEFITS FOR INTERNATIONAL DEVELOPMENT?” Overseas Development Institute, London, UK

(2)  Pierre De Hanscuttumblrter, « non au tourisme humanitaire ou volontourisme », SVI, 2013

(3) Voir le reportage: People and Power: “Cambodia’s Orphan Business”, 27 juin 2012, Aljazeera.http://www.aljazeera.com/programmes/peopleandpower/2012/05/201252243030438171.html

 

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