La rencontre du tourisme et de l’économie collaborative : vers une mise en relation d’acteurs passionnés ?

De l’économie collaborative à l’ubérisation… Depuis le début de l’année, le terme ubérisation est entré dans le dictionnaire médiatique pour parler de toutes les plateformes numériques (avec leurs dérives) de l’économie collaborative.
L’ubérisation est parfois crainte par les acteurs « classiques » car ils sont souvent perçus comme une concurrence déloyale en passant à travers le filet de la législation. Même les Inrocks publiaient un article sur le sujet en août dernier intitulé Les guides touristiques, prochaines victimes de l’ubérisation ?

Pour mieux appréhender ce phénomène d’expansion du tourisme collaboratif, l’équipe ID Tourism a décidé de s’entretenir avec 4 acteurs de plateformes aux concepts similaires de mise en relation entre des ambassadeurs passionnés et des visiteurs. Nous nous sommes donc entretenus avec Natalie Batlle, directrice commerciale de Trip4real, David Rouxel, co-fondateur de Good spot , Pierre-Jeremy Gardiner, co-fondateur de Rendez-vous chez nous et Sébastien Dubois, co-fondateur de Vizitme.

Présentations  

Avec pour devise “You only truly know a place when you know its people! », entendez : « Vous connaissez seulement un endroit lorsque
vous connaissez ses habitants ! », l’actuelle PDG Gloria Molins a fondé  Trip4real en 2013 à Barcelone, en Espagne. Il s’agit d’un « marché communautaire à travers lequel les gens peuvent s’inscrire, découvrir et réserver des visites commentées et des expériences originales à travers l’Europe. […] Trip4real​ est la première plateforme européenne engagée dans le mouvement international connue sous le nom de la consommation collaborative. » (Natalie Batlle) Aujourd’hui présente dans plusieurs villes d’Europe, la plateforme regroupe plus de 40 000 personnes. Un partenariat a été signé cette année avec la société américaine Expédia qui regroupe plusieurs Tour-opérateurs.

Good Spot ?

Lancée il y a 3 ans par des Bretons de Dinan et Saint-Malo, Good spot est une plateforme dont l’objectif est de « permettre aux voyageurs et habitants locaux de créer du lien en évitant de passer par les professionnels du tourisme de masse. Aujourd’hui Goodspot rassemble environ 4500 guides locaux dont des guides conférenciers référencés en tant que tels. […] Dans le domaine de l’hébergement Airbnb était déjà très développé aux Etats-Unis, mais il n’y avait pas de place de marché pour aller plus loin dans la création du lien, c’est-à-dire dans la découverte plus humaine de territoires et de terroir. La mise en relation se fait en un seul clic par recherche thématique. Il y a une modération quotidienne sur les posts en termes de qualité, possibilités de traduction, conformité aux valeurs de la charte, etc.» (David Rouxel).

RDV chez nous

Rendez-vous chez nous  est une plateforme de mise en relation avec des hôtes qui ont des savoir-faire emblématiques de leur région qui a vu le jour en janvier 2014. Elle est exclusivement positionnée sur le marché français et n’a pas vocation à s’internationaliser sur le moyen terme. Le but étant de « créer une communauté de gens passionnés […] élargie et diversifiée. Tous sont des professionnels mais ils ne sont pas forcément issus du tourisme. On retrouve par exemple des agriculteurs, artisans, restaurateurs, accompagnateurs de montagne, marins, chef cuisiniers, vignerons, etc. […] L’idée nous est venue avec mon associé Pascal. La composante ‘hébergement et transport’ est très structurée tandis que le marché des activités est atomisé. Nous sommes inspirés du modèle collaboratif tout en respectant la règlementation en vigueur. » (Pierre-Jérémy Gardiner)

« Vizitme est une plateforme qui lie des habitants passionnés qui ont envie de partager ce qu’ils connaissent et ce qui les passionne avec des visiteurs en sortant des sentiers battus. Nous sommes 2 (Sébastien & Caroline) sur ce projet, nous-mêmes voyageurs avec un côté très urbains, on préfère voyager comme des backpackers hors des sentiers battus. Le projet a débuté il y a presque un an à l’automne dernier et il doit voir le jour fin octobre. Il y a une certaine modération par la plateforme avec pour critères principaux : authenticité, prix réduits et inférieurs à ceux pratiqués dans les agences, groupes limités. La différence avec les Greeters c’est que vizitme est une lateforme globale tandis que les Greeters sont réunis sous différents noms d’associations dans différentes villes alors que les internautes cherchent à économiser le nombre de clics pour organiser leurs activités.» (Sébastien Dubois). Une campagne de crownfunding à hauteur de 7500€ est arrivée à termes sur Ulule le 30 septembre dernier.

Quelle clientèle pour ce marché ?

Dans le cas de Trip4real​, ils font le relais pour une clientèle très internationale mais les utilisateurs sont majoritairement Américains, Allemands, Français et Britanniques.

Dans tous les cas, les plateformes visent ou attirent une clientèle «trans-générationnelle s’étalant d’une vingtaine d’années à plus de 60 ans. Par exemple, Rendez-vous chez nous  reçoit tout autant des familles élargies, des groupes d’amis (weekend entre amis, enterrement de jeunes de fille, etc.), des ’team-building’ mais aussi des individuels. Pierre-Jeremy Gardiner a d’ailleurs insisté sur le fait que des locaux redécouvrent eux-mêmes leur territoire en participant à des activités avec des proches qui leur rendent visite. En se réappropriant leur territoire, ces locaux deviennent de potentiels ambassadeurs de leur territoire (et de leur office de tourisme ?).

Quels sont alors les bénéfices de ces plateformes?

A l’instar de ce que explique le célèbre marketeur Philip Kotler à travers le concept du marketing 3.0 : «Le marketing de l’engagement attire l’attention des marques qui veulent susciter des conversations et transformer leurs consommateurs en ambassadeurs » (Kotler, 2010), les plateformes collaboratives de mise en relation sont de véritables outils du marketing territorial des destinations, à condition bien sûr que la qualité soit au rendez-vous.

« La plateforme peer-to-peer permet aux résidents de faire partie de l’écosystème du tourisme […] La seule communauté du voyage
engendre une plus-value sociale en impulsant des milliers de micro-entrepreneurs à se développer dans chaque nouvelle destination » (Natalie Batlle)

Et la réglementation dans tout ça ?

La plateforme ‘Rendez-vous Chez Nous’ se veut en phase avec la législation et reporte donc uniquement sur sa plateforme, des statuts à minima auto-entrepreneurs et respecte la règle suivante : l’immatriculation Atout France est obligatoire pour les activités supérieures à une journée ou pour les activités qui cumulent hébergement et activités. Pour Pierre-Jérémy Gardiner, un gros nettoyage sera fait quand l’Etat interviendra dans la réglementation du marché collaboratif des activités.

Sommes-nous à l’aube d’un monde régit par la consommation collaborative ? Est-ce que les acteurs classiques auront leur place demain ? Sommes-nous en passe de vivre une modification de la valeur du travail via une dépendance au moindre coût et à des plateformes collaboratives ? L’économie collaborative inquiète, notamment en termes de gestion et d’encadrement…

Nous leur avons demandé qui sont leurs concurrents…

Trip4real : Eat With, Spotted by Locals, Vayable
Goodspot : Trip4real
Rendez-vous chez Nous : Goodspot (avec une échelle plus internationale)
Vizitme : « Les concurrents directs sont les autres plateformes mais en réalité elles ont un positionnement plus urbain par rapport à Vizitme. » (Sébastien Dubois).

« Actuellement moins de 20% des gens réservent des activités en ligne, le marché est aux prémices du collaboratif. Les autres plateformes ne sont pas vraiment des concurrents, il y a de la place pour tout le monde. Le but étant de sensibiliser les acteurs potentiels d’activités à l’importance du secteur du tourisme. » (Pierre-Jérémy Gardiner).

Comment voient-ils l’avenir ?

Trip4real​ :
“Notre mission est de changer la manière dont les gens voyagent […] Cette année, trip4real se concentre sur l’internationalisation! Déjà le leader sur le marché espagnol, l’entreprise est engagée dans l’amélioration des produits, l’expansion et la diversification du type d’activités et des tours sur-mesure en Europe. Nous lançons Berlin prochainement et nous avons un œil sur l’Amérique latine ! » (Natalie Batlle)

Good spot : « Il y a un véritable problème de levées de fonds et d’appui des pouvoirs publics en France pour l’économie collaborative. Par conséquent, l’avenir des startup et plateformes de l’économie collaborative du tourisme en France sont vouées à disparaître alors que les Français même utiliserons les services de startup étrangères.  95% des plateformes de ce genre mourront. Il y a un également un véritable problème de partenariats avec les acteurs historiques du tourisme. En attendant, Good Spot essaye de se rapprocher de gros acteurs du tourisme. La France est la première destination touristique mondiale mais dans les 10 premières applis, pas une seule n’est française ! Il s’agit donc d’une véritable priorité de l’industrie du tourisme. » (David Rouxel)

Rendez-vous chez nous : « Le secteur du transport et de l’hébergement correspond plus au côté pratique même s’il fait partie de l’expérience, les acteurs doivent s’adapter pour offrir des services à moindre coût. Tandis que dans le marché des activités, il y a une recherche forte d’expérience Les gens vont continuer à mettre l’expérience au cœur de leur démarche ! » (Pierre-Jérémy Gardiner).

D’après le TripBarometer, une étude réalisée en partenariat avec Ipsos et portant sur la psychologie du voyage, il ressort que pour près de 70% des Français : « Vivre des expériences uniques et améliorer leur compréhension du monde sont les premières motivations pour partir en vacances ».[1]

Vizitme :
« Il faut trouver un modèle qui reste dans l’esprit et ne pas dévier vers le système d’agence de voyage classique.
Beaucoup de plateformes ne seront plus là dans 5 ans. C’est la qualité qui fera la différence. Or ce sont les ambassadeurs qui sont gages de qualité (via l’adhésion à la charte). L’internationalisation est très importante ainsi que de bons partenariats avec les agences de tourisme classiques.  Il y a de la place pour les deux. Les professionnels apportent leur expertise et les ambassadeurs apportent un côté imprévu et de vécu. Les plateformes de tourisme collaboratif et les agences classiques sont donc complémentaires. Nous recherchons aussi à avoir des ambassadeurs variés en termes d’activités mais aussi en termes d’âge. On est surtout sur des étudiants et des retraités mais ces plateformes permettent un complément de revenus en cohérence avec le mouvement social actuel de poly-activités. Il est difficile de sortir de la relation marchande mais nous laissons la possibilité aux ambassadeurs de faire des propositions non marchandes un peu comme les Greeters où une participation est suggérée mais non obligatoire. » (Sébastien Duvois)

Se considèrent-ils dans l’ère de l’ubérisation du tourisme ?

Trip4real​ : “ Tout comme Uber, nous misons sur l’avis des consommateurs et l’excellent marketing du bouche à Oreille pour développer notre marque. La chose la plus importante de n’importe quelle entreprise présente sur le Web est la réputation, et peu importe la
qualité de vos Relations publiques ou de la communication que vous faites, les voyageurs continueront toujours de répandre l’information que le service soit bon ou mauvais. Les réseaux sociaux rendent possibles l’écoute de votre marché et de votre audience en permanence. » (Natalie Battle)

Good spot :
« L’ubérisation est plutôt liée aux hébergements. On ne peut pas tout mettre dans le même panier.  Il faut de tout pour faire un monde. Certains cherchent quelque chose de moins formaté avec des ambassadeurs locaux et d’autres cherchent des guides conférenciers avec des informations et un protocole plus professionnels. Il est tout à fait possible de cohabiter avec les deux types d’acteurs. Si à travers le terme ‘ubérisation’, on parle d’économie collaborative, on a tout à y gagner mais si on parle du non-respect de la règlementation locale comme Uberpop, nous ne cautionnons pas cela. Or en France, les médias font l’amalgame entre les deux. »

Rendez-vous chez nous : « La démarche est de promouvoir le territoire, de dynamiser l’économie locale et de structurer un marché atomisé et Rendez-vous Chez nous le fait dans les règles. De plus, nous travaillons en collaboration avec les OT, les hôtes et autres institutions du territoire ». Rendez-vous chez Nous revendique donc leur inspiration du modèle collaboratif tout en respectant la règlementation en vigueur.

Pour conclure, le sondage Sondage Tilder-LCI-OpinionWay « 65% des Français interrogés considèrent comme une menace peu importante l’uberisation de leur métier, quand ils sont 49% à penser que le statut de salarié pourrait être menacé par la concurrence des statuts d’indépendants ou d’auto entrepreneurs »[2]

La fin possible du salariat, conséquence de la percée de l’économie de partage, doit pousser l’Etat à réformer le statut du travailleur indépendant. : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-141440-pour-une-refonte-du-statut-des-travailleurs-independants-1165010.php?fFTbS8AGPPbCkjDv.99

Pendant ce temps-là, les guides-conférenciers font toujours grèves

Enfin, ce phénomène de mise en relation avec des acteurs locaux coïncide avec la volonté grandissante des voyageurs d’accéder à l’authenticité avec un retour vers le local et les savoir-faire. Ceci coïncide avec l’effervescence du slowtravel et du slowtourism.

Isabelle Rohan, consultante ID-Tourism (Suivez-moi)

*Toutes les citations de Natalie Batlle de Trip4Real ont été traduites de l’anglais au français.

[1] http://blog.tripadvisor.com/fr/2014/09/24/vivre-experiences-uniques-ameliorer-comprehension-du-monde-les-premieres motivations-partir-en-vacances-pres-70-francais/

[2] http://www.uberisation.org/portfolio/etude-sondage-tilder-lci-opinionway

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